Études de l'oeuvre

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LES CORPS REVISITÉS DE LUC ARCHAMBAULT


Texte de Sophie Defoy


Artiste et historienne de l'art



Au-delà du mythe Archambault qui plane au-dessus de Québec et notamment sur le monde des affaires, il y a l'un des artistes en arts visuels les plus prolifiques et prometteurs de la Capitale. Né le 2 août 1954 à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, pays natal des poètes Saint-Denys Garneau et Anne Hébert, Luc Archambault se passionne pour les arts sous les combles du Petit Séminaire de Québec où l'abbé Lucien Godbout dirige un atelier d'art. Autodidacte, il se consacre depuis à la représentation des structures corporelles et signe dès 1969 une production impressionnante d'oeuvres aux encres de Chine sur papier. L'artiste s'est emparé du corps humain avec une rare intensité tant dans ses manifestations picturales que sculpturales. Son activité artistique s'étale déjà sur une période de près de trente ans et s'expose au-delà de nos frontières. Teinté d'inspirations de toutes sortes - mythologie, illusions hiératiques, jeu de références littéraires, danse et musique - son oeuvre évoque les mutations, les modulations et les transfigurations de l'Homme à travers une histoire sans fin. Depuis sa première exposition en galerie en 1975 où les corps naissaient, révélaient leur présence et revêtaient des bleus et des noirs, ils ont été remaniés et revisités à maintes reprises.


Son parcours artistique se caractérise entre autres par l'étude du corps s'opérant dans un espace pictural qui, d'une part, structure l'entité et l'univers des personnages et, d'autre part, les entoure. Dès ses débuts, l'artiste transfigure ses personnages par un espace scénique non-conventionnel, un espace métaphorique et expressionniste. C'est alors qu'une relation étroite s'établit entre le fond et la forme dès ses premières encres. Les corps de femmes, sujet de prédilection à l'époque, servent à l'exploration des formes et des fonds qui s'entremêlent et jouent un rôle essentiel dans le développement de la surface du support. Certaines oeuvres de Picasso sont une référence à cette période qui présente ses premiers personnages aux modelés informels et démesurés. Se référant à la rhétorique et à l'iconographie de Picasso, il s'imprègne de l'oeuvre de l'artiste espagnol. Bien que les formes et les lumières se définissent par ces espaces laissés vierges, l'artiste fera jouer à l'espace pictural un rôle accru plus tard. Quittant peu à peu les influences du cubisme, Luc Archambault délaisse en partie les formes monumentales et les lignes enveloppantes pour s'adonner à des oeuvres qui sont traitées par de larges masses triangulaires suggérant la forme du corps plus qu'elles ne la définissent. Puis, surgissent des personnages s'incarnant en homme, femme ou androgyne, dessinés avec précision, hérités des modèles de Michel-Ange, traités particulièrement au fusain comprimé qui provoque des effets de clair-obscur. Emprunté à la source mythologique, le mythe d'Orphée qui le hante, correspond entièrement à cette gestualité. Puis, la ligne de contour, débutant par un mince filet noir troqué graduellement par une large ligne or, perd sa fonction de délimitation. S'épaississant de plus en plus et se mêlant à d'autres médiums, elle recouvre l'espace, hormis les personnages, jusqu'à l'habiter entièrement. Les personnages, quant à eux, se transforment, suggérant l'aspect hiératique de l'icône. Puis, les corps sont totalement métamorphosés par l'espace pictural. Seuls quelques lignes de contour rappellent les personnages d'autrefois. L'espace ne joue plus seulement un rôle de fond ni d'environnement où campent les personnages mais il s'intègre en se définissant comme partie intégrante de l'être. Ainsi, le corps des personnages vibre par la gestualité des coups de pinceau, des jets de couleur devenus l'essence même des personnages.


Puis surviennent les oeuvres réactualisées de l'artiste. Ces oeuvres imposent une conscience historique où le passé de sa peinture et sa situation contemporaine sont convoqués. Luc Archambault aborde le thème du repentir, du repeint et de la transparence pour exercer une fusion de nouvelles matières et de nouvelles manières. Conviés à une transfiguration, certains personnages et artefacts d'autrefois, aux couleurs de fusain et de pastel, sont recouverts et redécouverts. Enfouis sous de maintes couches de gouache et d'encre, ils évoluent et se métamorphosent. De ses oeuvres ressurgissent aussi une luminosité qui se retrouvait à une phase artistique précédente. Seuls quelques fragments de visages, de corps resurgissent de cette matière dorée tantôt opaque, tantôt translucide. C'est la création d'une nouvelle histoire pour ses personnages; re-matérialisés, ils assurent leur pérennité et revivent dans un temps autre, celui de notre époque, celui de la vision réactualisée de l'artiste. Luc Archambault arrive ainsi à créer, par le recouvrement, une dualité : à conserver et à biffer l'histoire de ses personnages. Il se permet et nous permet de redécouvrir ses oeuvres antérieures.


L'environnement iconographique des personnages centraux dans les oeuvres de Luc Archambault se modifie incessamment et est devenu une source de lecture inespérée. Contrairement à ses premiers espaces dans lesquels les figures étalées, qui, pendant un temps, se distanciaient des décors, les lieux maintenant évoqués par des colonnades, des escaliers sans fin, des ouvertures servant de passage et des perspectives enveloppent parfaitement les personnages. Viennent aussi les silhouettes ombragées qui contemplent de l'arrière-plan les personnages principaux de l'histoire. Outre cela, une relation s'établit avec un monde d'artefacts, un monde d'objets inanimés présenté dans la structure narrative de l'oeuvre. Symbolisant vraisemblablement des offrandes offertes aux personnages, ces représentations de natures mortes aux fruits, poissons, chaises et maisons, errant dans l'espace, dépouillées de détails, aux contours peints à la gouache, au fusain ou au pastel et prenant la tonalité de l'espace, rappellent les thèmes récurrents de l'histoire de l'art grecque, égyptienne, mésopatamienne et sud-américaine. Un univers quasi mythologique se dessine tandis que les personnages représentés les yeux clos s'intériorisent et rompent la communication directe avec le spectateur et son temps et habitent totalement leur espace.


Depuis une dizaine d'années, l'oeuvre de Luc Archambault s'est vu modifier par l'exploration de nouvelles narrations picturales s'introduisant par la fragmentation et la juxtaposition. Oeuvres à multiples volets, elles s'insèrent dans une démarche narrative dans laquelle ses personnages et ses artefacts sont conviés à un nouvel univers pictural. Personnages tronqués se complétant sur d'autres fragments, histoires continuellement en évolution, tous ces éléments coïncident avec un besoin de voir ses oeuvres évoluer dans un univers autre. Les supports, devenant matières flexibles, composent et recomposent des histoires, des environnements. Divers éléments permettent la lecture de l'oeuvre. Traits de couleur, lignes blanches, effet de lumière, personnages sont autant de facteurs qui créent des liens étroits entre les fragments. L'histoire se modifie lorsque l'artiste élaborant son propos exploite un environnement pictural qui, construit en fragments, se prolonge procurant ainsi à ses personnages un autre univers et se métamorphose.


Enfin, les représentations du corps humain habitent l'histoire de la peinture et de la sculpture depuis plusieurs siècles avant notre ère. À l'aube du nouveau millénaire, le corps offre toujours un vaste champ exploratoire. Les espaces picturaux de Luc Archambault, notamment l'évocation centrale et constante des corps, parviennent par leurs complexités à transcender ce thème et évoquent à l'intérieur de ces variations picturales en constante évolution, l'idée du cycle dans la création artistique.